En Australie, la Grande Barrière de corail plus que jamais menacée

Article : http://www.liberation.fr

Les coraux ont subi pour la seconde année consécutive un épisode de blanchissement. En cause : le réchauffement climatique et l’industrie charbonnière.

Les coraux de la Grande Barrière subissent d’inquiétants blanchissements. Photo AFP

 

L’un des «joyaux du patrimoine mondial», selon les termes de la directrice générale de l’Unesco, Irina Bokova, se porte très mal. Pour la deuxième année consécutive, les récifs de la Grande Barrière de corail en Australie ont subi un phénomène de blanchissement sans précédent. Et pourraient ne jamais s’en remettre. Le 16 mars, une quarantaine de scientifiques avaient déjà tiré la sonnette d’alarme dans la revue Nature, appelant à «une action urgente et rapide». Leurs craintes sont désormais confirmées par des observations aériennes de ce site.

 

En cause : le changement climatique. «Quand la température moyenne de l’eau dépasse 31°C, on a un stress sur le corail qui provoque un blanchissement. Il expulse l’algue qui vit en symbiose avec lui, agonise et finit par mourir», explique Serge Planes, directeur de recherche au CNRS et directeur scientifique de l’expédition Tara Pacific. Autre conséquence du réchauffement : l’acidification de l’eau, qui va provoquer «une diminution de la calcification des coraux», ajoute le chercheur. La dégradation menace tout un écosystème marin. Longue de 2 300 kilomètres, la Grande Barrière de corail concentre en effet 400 espèces de coraux, 1 500 espèces de poissons et 4 000 espèces de mollusques, selon l’Unesco.

En avril 2016, 93% des coraux de la Grande Barrière présentaient des signes de blanchissement, alertaient les chercheurs de l’université James-Cook de Townsville (dans le nord-est de l’Australie). 22% sont morts durant l’été austral. Un épisode aggravé cette année-là par le phénomène climatique «El Niño», qui se produit tous les cinq à sept ans et est marqué par un réchauffement des eaux du Pacifique.

«Cette année, nous assistons à un épisode de blanchissement très marqué alors même qu’El Niño ne sévit pas», a expliqué Terry Hughes, de l’université James-Cook. C’est la quatrième fois que la Grande Barrière de corail connaît un épisode sévère de ce type, après ceux de 1998, 2002 et 2016. Le réchauffement climatique n’est pas la seule cause : les exploitations agricoles, le développement industriel, et la prolifération des acanthasters, ces étoiles de mer dévoreuses de corail, affectent les récifs. Ils ont également souffert du passage fin mars du cyclone Debbie, le plus violent depuis plusieurs années dans la région. En trente ans, la Grande Barrière a déjà perdu la moitié de ses coraux.

Pour James Kerry, biologiste à l’université James-Cook, la situation est critique : «Il faut au moins une décennie pour le rétablissement total des coraux qui grandissent le plus viteAlors deux épisodes graves de blanchissement, à douze mois d’intervalle, font que les récifs endommagés en 2016 n’ont aucune chance de se rétablir.»

«On est sur deux événements successifs, qui entraînent une mortalité importante. La question qui se pose aujourd’hui porte sur la capacité du corail à reprendre, nuance Serge Planes. C’est relativement mal connu pour le moment puisqu’on n’a jamais eu d’événements successifs aussi importants.»

Charbon vs corail

En mai 2016, le Centre pour la science du système climatique (ARCCSS), un organisme financé par le gouvernement australien, estimait que la Grande Barrière pourrait disparaître dici une vingtaine dannées, si les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas fortement réduites. L’Australie, premier exportateur mondial de charbon, a bien ratifié le 10 novembre 2016 l’accord de Paris sur le climat, par lequel 195 pays signataires se sont engagés à contenir le réchauffement «bien en deçà de 2°C», voire de 1,5°C. «Cette ratification confirme l’objectif ambitieux et responsable de l’Australie qui est de réduire en 2030 ses émissions de 26% à 28% en dessous de leur niveau de 2005», s’était félicité dans un communiqué le Premier ministre australien, Malcolm Turnbull.

Pourtant, le pays continue dans le même temps de soutenir de nouveaux projets dans les énergies fossiles. Le gouvernement fédéral et celui de l’Etat du Queensland ont donné leur feu vert à la construction de la mine géante de Carmichael de l’indien Adani à proximité de la Grande Barrière. Le projet, estimé à 16,5 milliards de dollars australiens (plus de 11,6 milliards d’euros), est destiné à produire chaque année 60 millions de tonnes de charbon thermique à destination de l’Inde. Sa combustion entraînera l’émission de 130 millions de tonnes de gaz à effet de serre chaque année, soit 20% de plus que les émissions annuelles de la ville de New York.

Impact sur le tourisme

La Grande Barrière est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1981. En 2015, l’Australie a évité de justesse une inscription du site sur la liste du patrimoine mondial en danger. Pour l’ONG Earthjustice et le cabinet Environmental Justice Australia, la barrière remplissait pourtant cinq des huit critères fixés par l’Unesco pour en faire partie. L’Australie a depuis fait quelques efforts en interdisant le déversement des déchets du dragage sur son parc marin. Le pays s’est également engagé à consacrer plus de 2 milliards de dollars australiens sur dix ans.

En mai 2016, Canberra a demandé à l’Unesco de supprimer tout un chapitre consacré à la Grande Barrière dans un de ses rapports intitulé «Patrimoine mondial et tourisme dans le contexte des changements climatiques», qui recensait 31 sites menacés dans le monde. «L’expérience récente de l’Australie a montré que des commentaires négatifs sur le statut des sites inscrits au patrimoine mondial avaient un impact négatif sur le tourisme», se justifiait alors le ministère de l’Environnement australien dans un communiqué, alors que la Grande Barrière de corail attire chaque année près de 2 millions de visiteurs. Une raison qui pourrait pousser le pays à adopter davantage de mesures pour protéger son site classé. En juin 2016, une étude du think tank Australia Institute, intitulée «Great Barrier Bleached», montrait que le blanchissement provoqué par le changement climatique risquait de faire perdre à la région un million de touristes par an et 10 000 emplois dans le secteur.

Estelle Pattée

 

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